Nous arrivons au cœur de l'algèbre linéaire appliquée aux polynômes. Cette vision structure l'ensemble \(\mathbb{R}[x]\) — et ses sous-espaces — en tant qu'objets géométriques munis d'une notion de dimension.
6.1 Structure d'espace vectoriel
Définition — Espace vectoriel \(\mathbb{R}[x]\)
L'ensemble \(\mathbb{R}[x]\) muni de l'addition des polynômes et de la multiplication par un scalaire réel est un espace vectoriel sur \(\mathbb{R}\).
Les axiomes sont vérifiés :
Associativité et commutativité de l'addition ✓
Élément neutre : le polynôme nul \(0\) ✓
Opposé : \(-P\) ✓
Distributivité du scalaire sur les vecteurs et les scalaires ✓
Cet espace est de dimension infinie : la famille \((1, x, x^2, x^3, \ldots)\) est une base infinie (dénombrable).
Définition — Sous-espace \(\mathbb{R}_n[x]\)
Pour \(n \in \mathbb{N}\), on note \(\mathbb{R}_n[x]\) l'ensemble des polynômes de degré inférieur ou égal à \(n\) :
\[ \mathbb{R}_n[x] = \{P \in \mathbb{R}[x] \mid \deg(P) \leq n \text{ ou } P = 0\} \]
C'est un sous-espace vectoriel de \(\mathbb{R}[x]\) de dimension \(n + 1\).
Attention
L'ensemble des polynômes de degré exactement \(n\) n'est pas un sous-espace vectoriel (il ne contient pas le polynôme nul, et n'est pas stable par addition : \((x^2 + 1) + (-x^2 + 1) = 2\) est de degré 0).
6.2 Bases et dimension
Théorème — Base canonique de \(\mathbb{R}_n[x]\)
La famille \(\mathcal{B} = (1,\; x,\; x^2,\; \ldots,\; x^n)\) est une base de \(\mathbb{R}_n[x]\).
En particulier : \(\dim(\mathbb{R}_n[x]) = n + 1\).
Tout polynôme \(P \in \mathbb{R}_n[x]\) s'écrit de façon unique :
\[ P = a_0 \cdot 1 + a_1 \cdot x + \cdots + a_n \cdot x^n \]
et les coordonnées de \(P\) dans \(\mathcal{B}\) sont \((a_0, a_1, \ldots, a_n) \in \mathbb{R}^{n+1}\).
Proposition — Autres bases de \(\mathbb{R}_n[x]\)
On peut aussi choisir d'autres bases, particulièrement utiles selon le contexte :
Base de Newton : \(\bigl(1,\; (x-a),\; (x-a)^2,\; \ldots,\; (x-a)^n\bigr)\) — utile pour le développement de Taylor en \(a\).
Base de Lagrange : pour des nœuds \(x_0, \ldots, x_n\) distincts, les polynômes de Lagrange \(L_i(x) = \prod_{j \neq i} \dfrac{x - x_j}{x_i - x_j}\) forment une base — utile pour l'interpolation.
Base de Bernstein : \(B_{k,n}(x) = \binom{n}{k} x^k (1-x)^{n-k}\) — utilisée en infographie (courbes de Bézier).
Exemple — Coordonnées dans une autre base
Exprimer \(P(x) = x^2 + 2x - 3\) dans la base de Newton \(\mathcal{N} = (1,\; x-1,\; (x-1)^2)\) de \(\mathbb{R}_2[x]\).
On cherche \(\alpha, \beta, \gamma\) tels que \(P(x) = \alpha + \beta(x-1) + \gamma(x-1)^2\).
Par la formule de Taylor en \(a = 1\) :
Théorème — Matrice de la dérivation dans la base canonique
Dans la base canonique \((1, x, x^2, \ldots, x^n)\) de \(\mathbb{R}_n[x]\) et \((1, x, \ldots, x^{n-1})\) de \(\mathbb{R}_{n-1}[x]\), la matrice de l'opérateur de dérivation \(D\) est :
Montrer que \(E = \{P \in \mathbb{R}_3[x] \mid P(1) = 0\}\) est un sous-espace vectoriel de \(\mathbb{R}_3[x]\), puis en trouver une base et sa dimension.
Voir la correction
1. Vérification des axiomes• \(P = 0\) : \(0(1) = 0\) ✓, donc \(0 \in E\).• Stabilité par addition : si \(P(1) = 0\) et \(Q(1) = 0\), alors \((P+Q)(1) = 0\) ✓.• Stabilité par scalaire : \((\lambda P)(1) = \lambda P(1) = 0\) ✓.Donc \(E\) est bien un s.e.v. (ou : \(E = \ker(\text{ev}_1)\), noyau d'une appli. linéaire).2. Description des éléments\(P \in E \iff (x-1) \mid P \iff P(x) = (x-1)Q(x)\) avec \(Q \in \mathbb{R}_2[x]\).Donc : \(P(x) = (x-1)(ax^2 + bx + c) = a(x-1)x^2 + b(x-1)x + c(x-1)\).3. Base et dimensionUne base de \(E\) est \(\mathcal{B}_E = \bigl((x-1),\; x(x-1),\; x^2(x-1)\bigr)\).\(\dim(E) = 3 = \dim(\mathbb{R}_3[x]) - 1 = 4 - 1\) (cohérent avec le théorème du rang).
Exercice 6.2
Matrice d'une application linéaire — Interpolation
On considère l'application \(\varphi : \mathbb{R}_2[x] \to \mathbb{R}^3\) définie par \(\varphi(P) = (P(0),\, P(1),\, P(2))\).
Montrer que \(\varphi\) est linéaire.
Écrire la matrice de \(\varphi\) dans la base canonique \((1, x, x^2)\) de \(\mathbb{R}_2[x]\) et la base canonique de \(\mathbb{R}^3\).
Montrer que \(\varphi\) est un isomorphisme.
Voir la correction
1. Linéarité\(\varphi(\lambda P + \mu Q) = ((\lambda P + \mu Q)(0), \ldots) = \lambda(P(0),\ldots) + \mu(Q(0),\ldots) = \lambda\varphi(P) + \mu\varphi(Q)\) ✓2. Matrice — images des vecteurs de base\(\varphi(1) = (1,1,1)\)\(\varphi(x) = (0,1,2)\)\(\varphi(x^2) = (0,1,4)\)Matrice (colonnes = images des vecteurs de base) :
\([\ \varphi\ ] = \begin{pmatrix} 1 & 0 & 0 \\ 1 & 1 & 1 \\ 1 & 2 & 4 \end{pmatrix}\)
3. Isomorphisme\(\det = 1(4-2) - 0 + 0 = 2 \neq 0\) : la matrice est inversible.Donc \(\varphi\) est bijective, c'est un isomorphisme.Interprétation : tout triplet de valeurs \((y_0, y_1, y_2)\) est atteint par un unique polynôme de degré \(\leq 2\) — c'est le théorème d'interpolation de Lagrange.
Exercice 6.3 — Synthèse
Noyau et image de la dérivation
On considère \(D : \mathbb{R}_3[x] \to \mathbb{R}_3[x]\), \(P \mapsto P'\) (en convenant que \(\deg(P') \leq 2 \leq 3\)).